Le 27 mai 2025, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture un texte lourd de conséquences : la reconnaissance d’un droit à l’« aide à mourir », autrement dit, la légalisation d’une forme d’euthanasie encadrée. Derrière les termes valorisants de « compassion », « liberté », ou « autonomie », se cache une autre réalité : celle d’un bouleversement profond de notre rapport au soin, à la vulnérabilité et à la mort.
Ce texte sur la fin de vie et les soins palliatifs prétend concilier deux ambitions contradictoires : renforcer l’accès aux soins palliatifs et permettre à certains patients de provoquer médicalement leur propre mort. Mais cette tentative de synthèse cache une fracture : on ne peut à la fois soigner et administrer la mort. C’est cette dérive que je combats.
La loi sur la fin de vie entérine une rupture juridique et morale
En introduisant un « droit à mourir » dans le droit positif, le gouvernement bouleverse l’équilibre juridique français. Ce nouveau droit entre en contradiction directe avec le principe fondamental d’indisponibilité de la vie humaine (article 16-1 du Code civil). Il s’oppose également à la jurisprudence du Conseil d’État et de la Cour de cassation, qui ont toujours refusé de reconnaître un droit à la mort.
Mais cette loi ne remet pas seulement en cause notre cadre juridique : elle bouscule aussi notre socle moral. Le rôle du médecin n’est pas d’exécuter une volonté létale, mais d’accompagner et de soulager. Le serment d’Hippocrate est explicite : « Je ne remettrai à personne du poison, si on m’en demande… ». Il s’agit là d’un engagement séculaire, qui fonde la confiance entre la société et ses soignants. En franchissant cette ligne, on brise un pacte fondamental.
Une société du soin, pas de la mort médicalisée
L’intention affichée du texte est d’apaiser les souffrances. Mais les soins palliatifs remplissent déjà cette mission, même si leur mise en œuvre reste inégalitaire sur le territoire. Les soins palliatifs désignent l’ensemble des traitements et accompagnements médicaux, psychologiques et sociaux destinés à soulager la douleur, apaiser la souffrance psychique, préserver la qualité de vie et soutenir les proches, sans chercher à provoquer la mort ni à prolonger artificiellement la vie. Ils s’adressent aux personnes atteintes de maladies graves, évolutives ou terminales, en complément de traitements curatifs ou lorsque ceux-ci ne sont plus possibles. Ils incarnent une médecine du respect, de la dignité et de la relation humaine.
La loi Claeys-Leonetti de 2016 permet notamment la mise en place d’une sédation profonde et continue jusqu’au décès lorsque le médecin constate l’arrêt progressif des fonctions vitales. Ce cadre, s’il n’est pas exempt de critiques, protège à la fois le patient et le soignant, sans franchir la ligne de l’acte létal. Il traduit une éthique du soin fondée sur l’accompagnement et le soulagement, non sur la suppression de la personne.
De nombreux soignants le confirment : lorsqu’un patient exprime le souhait de mourir, c’est souvent en réponse à une douleur non maîtrisée, à une détresse morale ou à un sentiment d’abandon. Mais dès lors que la souffrance est prise en charge, que le lien humain est rétabli, le désir de vivre revient. La réponse politique ne peut donc être la mort, mais l’accès effectif et équitable à ces soins essentiels.
Le véritable scandale, c’est que 50 % des patients qui auraient besoin de soins palliatifs n’y ont pas accès. Le rapport 2023 de la Cour des comptes dénonce une inégalité criante : 22 départements français ne disposent d’aucune unité de soins palliatifs. Les zones rurales et les territoires ultramarins sont les plus touchés. Dans ces conditions, parler de « choix libre » est une illusion : on ne peut choisir librement quand aucune alternative réelle n’est offerte.
La légalisation d’un droit à mourir crée un trouble éthique majeur
Que risqueront demain les pompiers ou les urgentistes qui tenteront de réanimer une personne ayant tenté de se suicider en vertu de ce nouveau droit ? Pourront-ils être poursuivis pour avoir « entravé » une volonté de mourir ? Devra-t-on un jour interroger leur intervention à l’aune d’un prétendu droit à ne pas être secouru ?
Ce questionnement révèle le glissement conceptuel induit par la loi : on ne secourt plus, on accompagne la mort. Or, une société digne de ce nom repose sur la solidarité et le secours, non sur le renoncement collectif à préserver la vie.
La responsabilité de mettre fin à sa vie, aussi intime soit-elle, ne peut devenir une charge collective. Faire peser cette décision sur les médecins, les soignants, les proches, c’est exiger d’eux une participation active à un acte irréversible et moralement déstabilisant. Ce n’est pas une liberté, c’est une délégation de la mort.
Fin de vie : l’exemple belge et la pente glissante
Les partisans du texte nous promettent des garde-fous : avis collégial, consentement éclairé, souffrance avérée. Mais l’examen des législations étrangères contredit cette promesse.
En Belgique, le nombre d’euthanasies a été multiplié par quatorze en vingt ans : de 235 en 2003 à 3 423 cas en 2023. Les critères se sont progressivement étendus aux troubles psychiatriques, aux polypathologies liées à l’âge, et même aux mineurs « capables de discernement ». Aux Pays-Bas, on dépasse les 9 000 euthanasies par an, et le débat porte désormais sur le droit à mourir pour les personnes âgées « fatiguées de vivre ».
Ces glissements ne sont pas des accidents : ils sont structurels. Dès lors qu’un droit à la mort est consacré, il devient difficile d’en limiter durablement l’exercice. Chaque exception fait jurisprudence. Chaque cas limite devient une revendication.
Une loi injuste dans un système de santé fragilisé
La mise en œuvre d’un droit à l’euthanasie intervient dans un contexte où l’hôpital public est en crise, où les moyens humains et financiers sont insuffisants, et où les soignants sont épuisés. Dans ces conditions, il est à craindre que ce nouveau droit soit perçu, consciemment ou non, comme une solution de gestion des cas complexes ou chroniques.
Selon l’IRDES, les derniers mois de vie représentent jusqu’à 20 % des dépenses hospitalières pour une personne âgée. L’introduction d’un droit à mourir pourrait donc glisser vers une logique économique : une fin de vie « écourtée » pour soulager le système. Une dérive d’autant plus pernicieuse qu’elle resterait silencieuse.
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Une atteinte grave à la liberté d’expression
L’un des aspects les plus préoccupants du texte réside dans la création d’un délit d’entrave à l’exercice du droit à mourir. Cette disposition pourrait être utilisée pour dissuader, voire réprimer, ceux qui s’opposent à cette évolution.
Doit-on demain criminaliser un médecin qui refuse d’orienter un patient vers une euthanasie ? Sanctionner une association qui organise une campagne contre cette loi ? Intimider des familles qui tentent de dissuader un proche de demander la mort ? C’est une pente liberticide que rien ne justifie. La démocratie repose sur le débat, y compris sur les désaccords éthiques.
Refuser l’abandon, choisir le soin
Il ne s’agit pas ici d’ignorer la souffrance. Il s’agit de refuser d’y répondre par l’élimination. Ce que réclament les personnes en fin de vie, ce n’est pas qu’on les tue, c’est qu’on les accompagne, qu’on les entoure, qu’on leur rappelle qu’elles comptent, même affaiblies.
Le progrès véritable ne réside pas dans la légalisation de la mort, mais dans l’investissement massif dans les soins palliatifs, la formation des soignants, le soutien aux aidants, la lutte contre l’isolement. C’est cela, une politique de la dignité.